Jan Fabre et Paul Pourveur, deux créateurs flamands d’aujourd’hui. Deux hommes aux facettes multiples, insaisissables.

Une rencontre organisée au Nouveau Théâtre du manège Mons

Dans le cadre d’une rencontre organisée au Nouveau Théâtre du manège Mons, le 25 février dernier, faisant suite à la présentation du diptyque de Fabre L’Empereur de la Perte et Le Roi du Plagiat (tous deux créés en français au Festival d’Avignon en 2005) et à L’Abécédaire des Temps Modernes de Paul Pourveur (texte écrit lors d’une résidence à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon), ces deux personnalités nous ont offert, sous la médiation du journaliste Olivier Hespel, un regard croisé et passionnant sur leur vision du théâtre, tiraillée par la question de la langue, de l’écriture, de la limite voire de la disparition du personnage.

Questions réponses avec Jan Fabre et Paul Pourveur

Un spectateur à Jan Fabre : Pensez-vous qu’il y ait une limite, une censure nécessaire dans certaines formes extrêmes du jeu théâtral ? Tout peut-il être dit sur scène ?

J.F. : Je réponds oui à votre seconde question et non à la première. Je suis un homme très libre, avec beaucoup d’imagination. La vraie beauté est la couleur de la liberté.

Par rapport au cas particulier d’Anvers, j’ai dû déménager à plusieurs reprises parce que j’ai dit ce que je pensais dans mes spectacles et mes interviews, notamment envers le Vlaams Blok.

Comment abordez-vous l’écriture de vos textes en deux langues, le français et le flamand?

Paul Pourveur : Ces deux types d’écriture et ces deux cultures sont pour moi en symbiose et, je dirais, complètement intégrées de par mon éducation. En effet, j’ai été élevé en Flandre par des parents originaires de la région de Mons. Aujourd’hui, j’ai encore du mal à définir ma langue maternelle, ma langue de référence – ne sachant s’il s’agit du français ou du néerlandais. Je préfère me voir comme un touriste dans les deux langues, n’appartenant ni à l’une ni à l’autre. L’approche d’écriture reste cependant identique quelle que soit la langue utilisée.

Jan Fabre : Je tiens tout d’abord à souligner que j’écris avant tout en anversois, qui est un dialecte différent du flamand. C’est un élément important de mon travail que d’écrire à partir de ce dialecte. Mon assistant traduit ensuite les textes en flamand. Lorsque l’un de mes textes est créé ou adapté en français, j’utilise un traducteur de notre maison d’édition à Paris, L’Arche éditeur, pour la traduction proprement dite. Ensuite, je travaille la langue française avec les acteurs qui me sont proches depuis dix ou quinze ans. Nous travaillons chaque phrase, chaque mot, qui est mâché, dit et redit, vérifié. Ce processus de « manger » la langue française est un long, très long parcours de travail. D’une manière générale, je ressens émotionnellement le français comme une langue plus raffinée, le flamand ou l’anversois sont plus directs.

Comment percevez-vous la place du langage et de l‘écriture dans votre création aujourd’hui ?

P.P. : Je pense que le seul moyen d’exister dans une société où le corps est en passe de devenir virtuel est le langage. Si nous considérons par exemple la communication par Internet, tout passe par le langage. Il n’y a plus de corps. Le corps est devenu un gâchis d’espace. Dans le processus d’écriture actuel, la psychologie a disparu. Les personnages ne sont plus vraiment des personnages.

Le spectateur devient un peu écrivain, construit sa structure, son histoire. Je crois que les structures narratives sont en relation directe avec la perception de la réalité. Or celle-ci nous apparaît aujourd’hui complexe, comme une banque de données qui empêche toute narration linéaire. J’essaie de rendre dans mes pièces ces éléments, non seulement du point de vue du contenu mais également de celui de la forme.

J.F. : Chaque texte est pour moi comme une chorégraphie. Mon écriture comporte beaucoup de références aux arts plastiques (à Marcel Duchamp et Man Ray notamment). J’ai aussi été très influencé par John Lennon qui a conditionné une partie de ma jeunesse. Mon écriture se présente dès lors comme une carte, un kaléidoscope. L’écriture théâtrale est différente d’autres formes d’écriture, plastique ou chorégraphique, que je pratique par ailleurs. Elle laisse beaucoup d’espaces à la création et l’imaginaire. Ma technique est basée sur la défense de toute partie du corps pouvant être blessée ou qui peut être vulnérable. Tous les personnages ont des difficultés à parler, très peu y parviennent. Ils essaient de guérir leurs blessures et celles existant chez les autres. Mes personnages tentent aussi souvent de justifier leur existence sur scène.

Au niveau du jeu, qui a une influence sur la manière dont le langage est dit, j’aime aussi pratiquer l’acting « biologique », c’est-à-dire amener les acteurs dans un état particulier de fatigue qui catalyse l’éclosion de la sensibilité. On est plus sensitif, plus lucide quand on est fatigué, je dirais même en état d’hypersensibilité. Cet état biologique m’intéresse et je le recherche.

Le théâtre, après une remise en cause de ses éléments constitutifs, d‘abord à travers la psychologie des personnages et la narration linéaire, ensuite à travers la relégation du texte au second plan avec l’arrivée du théâtre des corps, est à nouveau questionné par les technologies et un processus de virtualisation progressive de l‘acteur, remplacé par son double sur écran (ou par le support de voix préenregistrées). Quelles interrogations cela soulève-t-il pour vous ? Assiste- t-on à la disparition de l’acteur ?

P.P. : Je crois que le théâtre peut bénéficier de l’apport de la technologie. Depuis quelques années maintenant, on voit la technologie « monter » sur la scène. Ce qui est intéressant, c’est que le décor devient une installation, une sorte de nouveau dispositif dans lequel les acteurs et les actrices peuvent évoluer d’une manière différente. Le rapport au spectateur change également puisqu’il doit aussi composer avec ce nouveau type d’installation. Mais ce qui m’intéresse avant tout, ce sont les conséquences narratives découlant de l’utilisation des nouveaux médias, certaines influences de mon travail en sont directement issues.

Je pense que ce qui a fondamentalement changé, c’est le rapport du spectateur à ces formes faisant usage de la technologie. De nombreuses études ont été menées sur ces nouvelles formes de narrativité, elles font suite à la perception nouvelle que nous avons de la réalité, perception induite par les découvertes de la philosophie quantique, la théorie du chaos, etc.Aujourd’hui, j’aime à regarder la réalité comme une banque de données interreliées. C’est une vision très inspirante dans mon travail et qui rend bien la complexité de l’homme moderne. Dans la dramaturgie contemporaine, le personnage a du mal à survivre.

Il n’est plus défini comme dans les pièces classiques, son existence même est mise en danger. Il n’y a plus de déterminisme de l’individu, celui-ci présente plusieurs facettes à la fois, sa personnalité est éclatée, fragmentée, plus complexe. Face à l’incertitude de la réalité, nous nous trouvons dans le règne de la probabilité, des combinatoires. La science quantique stipule d’ailleurs que la réalité est une succession de probabilités.

Avec l’Internet et le jeu les Sims par exemple, on se crée des possibilités d’existence, des personnages combinés. Les personnages d’aujourd’hui au théâtre doivent donc essayer de restituer cet état des choses du monde contemporain pour mieux exprimer l’individu du XXIe siècle.

Un spectateur à Jan Fabre : Pensez-vous qu’il y ait une limite, une censure nécessaire dans certaines formes extrêmes du jeu théâtral ? Tout peut-il être dit sur scène ?

J.F. : Je réponds oui à votre seconde question et non à la première. Je suis un homme très libre, avec beaucoup d’imagination. La vraie beauté est la couleur de la liberté. Par rapport au cas particulier d’Anvers, j’ai dû déménager à plusieurs reprises parce que j’ai dit ce que je pensais dans mes spectacles et mes interviews, notamment envers le Vlaams Blok.

Paul Pourveur

Paul Pourveur est un dramaturge et scénariste belge né à Anvers en 1952, vivant aujourd’hui à Bruxelles. D’origine wallonne (ses parents sont francophones), il suivra toute sa scolarité en flamand, ce qui explique qu’il soit aujourd’hui un des rares auteurs belges écrivant en flamand et en français. D’abord actif comme scénariste pour le cinéma et la télévision, il commence à écrire pour le théâtre au milieu des années 80 et se révèle rapidement comme un des représentants les plus talentueux de la nouvelle dramaturgie flamande.

Rencontrant un vif succès en Flandre et en Hollande, l’œuvre de Pourveur est de plus en plus jouée en Belgique francophone où elle est montée par des metteurs en scène tels que Hélène Gailly, Christine Delmotte, le collectif Transquinquennal ou encore Michael Delaunoy. Parmi ses pièces, citons : La minute anacoustique, Elle n’est pas moi, Venise, Contusione è minima, Locked-in syndrome, Bagdad Blues, L’Abécédaire des temps modernes, Aurore boréale, Le coucher d’Yvette, White-Out…

Jan Fabre

Jan Fabre est né en 1958 à Anvers où il vit et travaille. Il est à la fois dessinateur, sculpteur, chorégraphe et metteur en scène de théâtre. La polymorphie de son œuvre fait de lui un artiste véritablement inclassable. Après avoir étudié à l’Ecole des Arts Décoratifs et à l’Académie Royale des Beaux Arts d’Anvers, il s’intéresse dès 1976 à l’art de la performance.

Jan Fabre a exposé ses œuvres, ainsi que ses créations théâtrales, à la Biennale de Venise, Dokumenta de Kassel, au Metropolis de Berlin, puis à Budapest et Sao Paulo. Des expositions personnelles ont eu lieu au Stedelijk d’Amsterdam, au Museum of Contemporary Art de Gand, au Musée Pecci de Prato, au Kunsverein de Hanovre, puis à Helsinki, Lisbonne, Varsovie, Bâle, Francfort, Munich et Barcelone.

Renseignements sur le contenu

Vincent DELVAUX, Pascal KEISER,

Publié le 2006-05-02

Source Texte : www.cecn.com, Magazine des Ecritures Numériques et des Arts de la Scène n.04