Recréer aujourd’hui

Le ballet de Lorraine s’interroge sur la manière de recréer des œuvres du répertoire de la danse aujourd’hui

En écho aux Hivernales d’Avignon qui présentaient cette année un programme autour du thème de la transmission des œuvres chorégraphiques du passé, rencontre avec Didier Deschamps, directeur du CCN NancyBallet de Lorraine. Qui pour l’occasion se fait passeur de la mémoire chorégraphique à travers des recréations du répertoire moderne et contemporain. Comment se fait la transmission, pourquoi transmettre, comment ressusciter le passé pour mieux rebondir ?

Autant d’interrogations aussi passionnantes que nécessaires, où l’apport de la technologie prend tout son sens. Le chemin à parcourir vers la mémoire du futur ?

Questions réponses avec Didier Deschamps

Comment est venue cette idée de composer une soirée sur différentes transmissions de la danse contemporaine du XXe siècle présentée lors des Hivernales d’Avignon ?

Didier Deschamps : L’édition des Hivernales porte cette année sur la problématique de la transmission du répertoire « contemporain ». Il se trouve que le CCN – Ballet de Lorraine consacre une part significative de son travail à cette dimension de la danse et nous présentons depuis déjà deux saisons un programme (au contenu différent) sous l’intitulé les Nuits des Interprètes qui réunit des œuvres majeures du XXe siècle.

De quelle manière avez-vous abordé le travail de transmission sur l‘œuvre d’Isadora Duncan, et singulièrement sur les deux œuvres présentées La mère et Étude Révolutionnaire ? Quelles sont les structurations de connaissances existantes (notation, films, notes écrites) ?

Concernant l’œuvre d’Isadora Duncan

Didier Deschamps : Concernant l’œuvre d’Isadora Duncan, il existe fort peu de documents Filmiques et aucune notation. En revanche, Elisabeth Schwartz, chorégraphe et pédagogue française, est devenue au terme d’un très long travail, une des rares spécialistes de cette période et de la danse de Duncan. C’est elle qui nous a transmis les 2 études de Scriabine (La Mère et Étude Révolutionnaire).

Elle a notamment procédé à une démarche pédagogique très pertinente de recherche et d’appropriation des éléments constitutifs des principes de Rudolph Von Laban et un travail sur le sens et la qualité du mouvement et des intentions, avant d’en arriver à la forme et l’écriture propre à Duncan.

Le travail autour de l’œuvre de Martha Graham a-t-il été facilité par le fait que sa compagnie existe toujours ?

Didier Deschamps : Pour Lamentation , les interprètes de Nancy sont partis à New-York s’immerger dans l’univers et la technique de la compagnie de Graham. Qui par ailleurs a confié à l’une de ses directrices artistiques (ancienne grande interprète du rôle) le soin de « remonter » la pièce pour nous et d’en suivre l’installation «scénographique» et scénique. La transmission de Steps in the street a procédé d’une démarche quasi identique.

Comment avez-vous abordé la problématique de la transmission avec l’œuvre de chorégraphes vivants, comme par exemple Carolyn Carlson pour le solo Densité 25.1, Russell Maliphant pour Two, ou Mathilde Monnier pour Mama, Monday, Sunday or always ?

Didier Deschamps : Carolyn Carlson est venue elle-même faire travailler les interprètes de Density 21,5 qui avaient auparavant, sur sa demande, décodé et appris sa chorégraphie à l’aide de vidéos.

Pour Two, les interprètes sont allés travailler avec Russell à Londres, dans le même esprit. Enfin pour Mama, Monday, Sunday or Always, ce sont surtout les assistantes et assistants de Mathilde Monnier qui ont fait travailler les interprètes, à partir de leur propre mémoire avec la vidéo comme support. Mathilde et Jean-François sont intervenus à la une du travail pour d’ultimes indications.

Pensez-vous que la technologie d‘aujourd’hui peut faciliter le travail de transmission et d‘archivage de la danse, par exemple pour une structure qui entamerait votre démarche dans trente ans en prenant comme matériau les œuvres de chorégraphes d’aujourd’hui ?

Didier Deschamps : Oui, absolument, sous réserve de disposer de matériel performant et surtout de compétences humaines ad hoc. Ceci implique la mise en place régulière de formations adaptées sur ces problématiques.

Lors d‘une rencontre à La Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon, toujours dans le programme des Hivernales, vous avez déclaré qu’il était important dans le cadre d‘une transmission d’avoir « une vision non figée de l’œuvre », pouvez-vous développer votre propos ?

Didier Deschamps : Mon propos visait à affirmer que le répertoire ne peut être à mon sens envisagé comme une réplique à l’identique, comme une sorte de clonage de l’œuvre et des interprètes de la création originale. Il s’agit au contraire de répondre à une double exigence, d’une part le respect le plus strict et sensible des intentions
du chorégraphe et de la forme élaborée initialement mais d’autre part il convient de laisser l’espace. La respiration et la liberté nécessaire aux interprètes vivants et actuels de traduire et de revivre avec leur propre démarche le sens profond et caché de l’œuvre.

On est donc résolument à l’inverse d’une posture de reproduction qui par ailleurs serait de toute façon mensongère. Mais ceci mériterait d’autres développements.

Vous développez avec le CECN, dans le cadre de Luxembourg 2007, Capitale Européenne de la culture, un projet autour de la chorégraphe Michèle Noiret, du vidéaste Fred Vaillant et du créateur sonore Todor Todoroff, pouvez-vous nous parler de ce projet ?

Didier Deschamps : Le projet en cours d’élaboration avec Michèle Noiret pour la une 2007 se situe sur un tout autre terrain. Il va réunir autour de Michèle et des interprètes du Ballet un certain nombre de chercheurs et d’artistes des nouveaux médias.

Le propos est de s’engager dans une démarche de recherche préalable à la production d’une nouvelle œuvre et de s’inscrire dans le cadre du programme de résidences numériques au manège. Une série de formations et d’ateliers CECN liés aux technologies digitales accompagnent le projet pour nos équipes, et
certains ateliers du CECN seront proposés pour les professionnels de la Région lorraine.

Renseignements sur le contenu

Pascal KEISER,
Publié le 2006-05-03

Source Texte : www.cecn.com, magazine des Arts de la Scène et des Ecritures Numériques n.4