Quand la volupté numérique rentre au musée

Une exposition sur les nouvelles technologies envisagées dans leur rapport aux sens

Quand le Palais des Beaux-Arts de Lille, second musée de France dans sa catégorie situé dans un imposant bâtiment du XIXe siècle (disposant d’une surface de 22 000 m² !) récemment rénové, décide d’ouvrir ses portes aux arts numériques et aux performances audio-visuelles, il prend un pari ambitieux : celui de ne pas opposer les fulgurances du futur immédiat aux immuables chefs-d’œuvre (de Rubens à Delacroix en passant par Goya) du patrimoine éternel.

Pari d’ores et déjà gagné par Alain Tapié, directeur avisé d’une institution rayonnante qui sait aussi faire confiance aux jeunes talents et Régis Cotentin, artiste vidéaste et commissaire de diverses expositions, nouvellement arrivé à la programmation culturelle contemporaine du Palais. Les 18 400 visiteurs qui se sont adonnés, entre décembre et février aux délices de La volupté numérique, première incursion sensuelle dans les champs numériques ne le démentiront pas, l’exposition propose du plaisir en concentré.

Réunissant un bouquet d’œuvres intimes de Gary Hill, Thierry Kuntzel, Peter Fischer, Thierry De Mey… et d’artistes visuels pluridisciplinaires de premier plan, le Palais des Beaux-Arts a aussi fait salle comble et un tabac auprès des jeunes avec, en clôture de l’exposition, une bande-son live aussi groovy qu’inspirée du Cameraman (film muet visionnaire avec Buster Keaton) concoctée par DJ Olive et Musiques Nouvelles. D’autres collaborations transfrontalières et transdisciplinaires sont d’ailleurs envisagées entre le Palais des Beaux Arts de Lille, Musiques Nouvelles, Transcultures, City Sonics et le CECN.

En guise de retour sur un programme effectivement voluptueux et en prologue à d’autres échanges décloisonnés, nous avons conversé avec Régis Cotentin autour de quelques interrogations et mutations que vivent les institutions d’art contemporain à l’ère du numérique.

Questions réponses avec Régis Cotentin

Quel a été le parti pris de la sélection de l’exposition La volupté numérique dont vous avez été commissaire artistique et quelle a été la réception de celle-ci auprès du public ?

Régis Cotentin : Le conservateur en chef du Palais des Beaux-Arts de Lille, Alain Tapié souhaite ouvrir le musée à toutes les disciplines artistiques contemporaines qui entretiennent des liens pertinents avec les collections permanentes. Comme historien de l’art, il défend la notion de permanence dans la création. Cette idée forte ne s’inscrit pas contre les principes d’avant-garde et de rupture de l’innovation artistique. Au contraire, elle les annexe, le concept avant-gardiste, apparu au XIXe siècle avec l’établissement politique de la bourgeoisie faisant partie de l’histoire, au même titre que le classicisme et l’académisme.

L’idée de permanence conçoit l’histoire de l’art comme un réseau de pensées, d’influences, de mouvements, qui entretient le flux entre les différentes époques et la diversité des cultures. Elle est plus proche de Dada, Fluxus et de la Révolution électronique de Burroughs que du respect des catégories et des systèmes de pensées. En cela, elle entretient des connivences avec l’esprit actuel de l’ère numérique.

À l’instar du principe héraclitéen de la philosophie occidentale, cette notion de flux se substitue à la croyance du progrès dans l’histoire de l’art véhiculée par la succession artificielle des mouvements, courants et autres avant-gardes, qui correspond à une vision romantique de l’histoire de l’art où chaque génération édifierait son génie et son identité dans la mort et la naissance d’une nouvelle pensée artistique. Le Palais des Beaux-Arts de Lille abrite principalement des œuvres allant du Moyen Âge au début du XXe siècle. En synthétisant à l’extrême, les artistes se sont toujours interrogés sur la façon de captiver, de plonger littéralement le regard du curieux dans le spectacle de l’image. Que ce soit face à l’icône, affleurée par l’irradiation divine qui aspire le croyant vers la surface du panneau religieux, ou face à une peinture qui absorbe le spectateur dans l’image en perspective, la représentation aspire le spectateur pour l’immerger dans le monde de l’image. L’ère numérique poursuit cette quête en spéculant sur l’implication physique du spectateur.

Pour l’exposition La volupté numérique, j’ai choisi en accord avec le conservateur, des œuvres, où l’interaction repose sur un échange réel entre le spectateur et l’image. Le public de l’exposition était jeune et familial, comme nous le souhaitions. Les enfants jouaient dans le sable de la projection vidéo de l’œuvre Violin Phase/Top Shot de Thierry de Mey et Anne Teresa de Keersmaeker, chacun participait, par son déplacement vers l’écran, à l’interactivité de la pièce The Waves de Thierry Kuntzel, et s’étonnait du comportement de la danseuse brésilienne dans la pièce Blanc sur blanc de Flavio Cury, ou se laissait immerger dans les spectacles graphiques des clips Sometimes et Simone de Pleix et Electronic Performers d’Arnaud Ganzerli, Laurent Bourdoiseau et Jérôme Blanquet.

Dans votre texte d‘introduction au catalogue d’exposition, vous écrivez que « votre ambition est de confirmer que le numérique s‘inscrit dans le prolongement de l’art classique » et ce d‘un point de vue esthétique (la forme divergeant), alors que d’autres pointent davantage une rupture entre la création multimédia et celle utilisant des moyens traditionnels. Pouvez-vous expliquer ce point de vue ?

Régis Cotentin : Les courants artistiques qui utilisent les nouvelles technologies sont qualifiés du nom de leur outil : art vidéo, art numérique, web art . Cette catégorisation est commode pour se repérer parmi les expériences multimédia mais le tort est de les désigner strictement par leur qualité technique, comme si l’originalité d’une discipline résultait des moyens utilisés.

C’est une impasse qui ne permet pas d’envisager les arts qui en découlent sur des notions esthétiques pertinentes. La première de ces désignations, l’art vidéo, est désuète. Elle n’aide plus à signaler les artistes majeurs qui contribuent à son attrait et son influence : Bruce Nauman, Bill Viola, Gary Hill… Elle est simplificatrice et ne rend pas justice à leur originalité et leur importance dans le champ plus vaste des arts plastiques, du cinéma et des arts du spectacle. Ces dénominations entretiennent la nostalgie de la notion d’avant-garde. Les critiques, les journalistes, certains artistes, en postulant une nouvelle distinction, s’inscrivent dans une classification héritée de l’histoire.

L’une des dernières inventions, le clip d’auteur, est aussi insuffisante que les autres. Elle s’alloue la crédibilité du cinéma d’art et d’essai pour rejeter son élaboration commerciale et ses influences dites contre culturelles, qui fondent son identité artistique. Nous sommes dans la recherche d’une respectabilité et non dans une réelle investigation esthétique.

Pour cette raison, je me suis consacré à l’étude de certaines œuvres en dévoilant leurs correspondances, comme je vous l’ai décrit plus haut, en m’interrogeant sur l’évolution du rapport du spectateur à l’image, peinte, optique, projetée, dans un échange symbolique, sensualiste, allégorique ou physique. Ce qui me semble plus conforme à l’évolution récente des arts et du véritable travail de prospection des artistes, qui, pour nourrir leur création, manient toutes les références, indépendamment des genres, des époques et des cultures.

Vous avez entrepris avec Musiques Nouvelles et Transcultures un partenariat pour une série de concerts-performances audio-visuelles qui a débuté lors du vernissage de La Volupté numérique en décembre avec le musicien électronique londonien Scanner et l‘Ensemble Musiques Nouvelles pour suivre en mars, avec la création d’une bande son live pour The Cameraman (avec Buster Keaton) par le DJ new-yorkais Olive et l’Ensemble Musiques Nouvelles. À quelle politique culturelle du Palais cela correspond-t-il et quelles en sont vos attentes ?

Régis Cotentin : Nous héritons en France d’une culture de séparation entre les beaux-arts et l’art contemporain, dont on discerne l’origine, à l’orée des années ’80, dans la création des établissements tels que les FRAC (Fond régional d’art contemporain), DRAC (Direction régional des affaires culturelles), Centres d’art et autres institutions dédiées à l’art contemporain. Cette installation était nécessaire pour offrir une place à la création actuelle. Et cette division structurelle l’était également pour permettre au public de se repérer dans la profusion des expérimentations plastiques de notre temps. Les institutions ont consolidé, bon an mal an, leur légitimité auprès du public et des pouvoirs législateurs et financiers. Elles ont créée aussi des habitudes culturelles liées à leur fondation.

Le public souhaite découvrir l’art et les spectacles dans les lieux pour lesquels ils ont été créés et pour lesquels se justifie leur maintien dans le paysage culturel. Les directeurs d’établissements ont entrepris depuis une dizaine d’années des échanges entre les pratiques et les institutions pour montrer l’évolution transdisciplinaire des arts actuels. Ils rencontrent parfois l’incompréhension du public, qui s’est familiarisé à une identification culturelle. En interne, les acteurs des institutions sont parfois aussi récalcitrants à établir des échanges et des correspondances entre les genres. Pourtant, indépendamment des conditions d’installations et de maintien de ces sites de création et de représentation, le public revendique une pratique culturelle de plus en plus exigeante dans la diversité, sautant d’un produit à un autre sans nuance ni transition, compte tenu de l’importante offre artistique.

Chaque personne curieuse des arts passe de la télé, au téléchargement sur Internet, à la location de DVD, à l’écoute de sa discothèque personnelle, à la lecture d’un journal, ou d’une revue, à un livre, à un film, à un spectacle. Il s’habitue pour lui-même à transgresser les codes et les genres. Il jongle avec les références sans hiérarchie ni jugement. À l’instar de nos voisins européens, les institutions françaises, telles que le Palais des Beaux-Arts, concourent à s’interroger sur cette pratique plurielle parce qu’elle correspond à l’évolution de l’histoire de l’art contemporain, à la réflexion des artistes, à une évolution de la consommation culturelle, au basculement d’une époque à une autre, et ainsi à établir des partenariats entre les structures désireuses de reconnaître les passerelles de sens et de contenus entre les arts.

Dans ce cas de figure, ce type de créations/concerts nous permettent de montrer qu’il est très possible d’apprécier à la fois les musiques électroniques, a priori destinées à la jeune génération, et les beaux-arts, parce que le principe esthétique, qui les inspire, est sensiblement le même, c’est-à-dire, comment créer du beau à partir d’un projet, d’une idée, d’une vision, d’une fulgurance ? Le Palais des Beaux-Arts a entrepris une collaboration avec l’Ensemble Musiques Nouvelles, dirigé par Jean-Paul Dessy à Mons, et Transcultures, dirigée par Philippe Franck, parce que nous jugeons leur travail sur l’interdisciplinarité pertinent et de qualité. Jean-Paul et Philippe, chacun dans leur domaine respectif, la musique et le rapport arts numériques/arts vivants/arts sonores, sont des chercheurs et des créateurs qui s’interrogent sur cette notion avec succès depuis des années.

Nous nous sommes engagés, sous l’égide d’AlainTapié, à produire une série d’interventions qui lient les musiques écrites, improvisées, exécutées avec une instrumentation classique et numérique, aux arts plastiques, au cinéma et à la vidéo pour montrer, de façon évidente, le succès artistique des échanges interdisciplinaires. Tous ces événements s’inscrivent en tant qu’actions culturelles en complément des grandes expositions du Palais des Beaux-Arts. Ils participent pleinement au rayonnement et à l’ouverture du musée vers un nouveau public.

Régis Cotentin a été en charge de plusieurs expositions plastiques et vidéos avant d’être récemment nommé chargé de la programmation culturelle contemporaine au Palais des Beaux Arts de Lille. Parallèlement, après une formation à l’École des Beaux Arts de Caen, Régis Cotentin a mené une carrière de réalisateur et d’artiste visuel (sélectionné dans de nombreux festivals et événements internationaux) responsable de plusieurs vidéos, installations et collaborations live avec des musiciens de la scène électronique et contemporaine.

Alain Tapié

Après avoir été Conservateur en chef du Musée des Beaux Arts de Caen, Alain Tapié est aujourd’hui conservateur en chef, directeur du Palais des Beaux-Arts de Lille et du Musée de L’Hospices Comtesse. Docteur en histoire de l’art, il a été également commissaire de plusieurs expositions importantes.

Renseignements sur le contenu

Julien DELAUNAY,
Publié le 2006-05-08

Source Texte : www.cecn.com, magazine des Ecritures Numériques et des Arts de la Scène n04